Une histoire mouvementée
Dès 1902, les activités aéronautiques se développent en Anjou ; l’Aéroclub créé en 1907 est le fer de lance de l’ensemble des activités qui se déploie dans le département. Rapidement, le terrain de manœuvre de la garnison d’Angers, situé en limite des communes d’Angers et d’Avrillé, attire toutes les attentions.
En 1913, le Comité d’Aviation de l’Anjou remet à la ville d’Angers un terrain de 1260 m2, situé en bordure de la route nationale d’Angers à Avrillé, et contiguë à l’extrémité nord-ouest du terrain de manœuvre, ainsi qu’une somme de 22000 francs destinée à la construction du hangar, dont les plans et devis très détaillés ont été dressés par René Brot, architecte de la Ville [1] .
Grâce aux talents de négociateur de Pierre Gasnier du Fresne, co-fondateur de l’Aéroclub de l’Ouest, une halte d’atterrissage est inaugurée le 16 mai 1914. Ce site sera dédié aux activités aéronautiques jusqu’au transfert de l’aéroport à Marcé, en 1997.
Pierre Gasnier du Fresne met à profit la bonne réputation dont il jouit auprès de la bourgeoisie et de l’aristocratie angevines, comme des autorités locales, pour soutenir le développement des infrastructures aéronautiques de la ville. Il obtient ainsi en 1922 la création d’un centre d’entraînement de pilotes civils, placé sous la direction de Paul-Louis Richard, représentant de la Société France Aviation [2]. Il s’agit alors de trouver un lieu pour installer cette nouvelle structure [3]. Toujours à l’initiative de Gasnier du Fresne, des pourparlers sont alors engagés avec l’entreprise Delaunay-Belleville, qui possède des locaux en bordure de la halte d’atterrissage, le long de la route de Cantenay-Epinard [4]. Dans cette tractation, le Ministère de la Guerre sollicite le soutien de la ville d’Angers en insistant sur la nécessité des écoles pour l’Armée, sur le caractère indispensable du système des bourses de pilotage, et sur l’intérêt que présente une école décentralisée [5].
L’arrêté préfectoral du 23 mai 1925, instituant la vente du terrain et des immeubles de la société Delaunay-Belleville à la ville d’Angers pour une somme de 100 000 francs, marque la fin de trois années de tractations. Les immeubles comprennent un hangar à essence, un hangar à moteurs, des magasins, deux ateliers, deux bureaux et une loge de concierge.
Les efforts conjoints de l’Aéroclub de l’Ouest, de la municipalité et de la Société France Aviation permettent ainsi l’installation d’un centre d’entraînement et d’une école de pilotage dans les locaux de l’entreprise Delaunay-Belleville. Le 1er novembre 1925, un bail est signé entre la Ville et Paul-Louis Richard, pour la location d’un terrain de 10 000 m2 et de bâtiments pour l’école d’aviation au lieu dit Le Bois des Petites Filles ; le loyer annuel est fixé à 8 000 francs [6]. L’école évolue alors dans des locaux en bois [7].
En 1927, la ville vend les constructions et les hangars de l’école à l’Aéroclub de l’Ouest, et assure une subvention annuelle « maintenue tant que le terrain sera utilisé par une école d’aviation civile-militaire [8] ».
Désormais, l’école loue ses locaux à l’aéroclub et non plus à la Ville, et se félicite des initiatives de l’aéroclub concernant l’amélioration et les aménagements souhaités pour ces installations, « Nous vous confirmons que nous sommes heureux de l’initiative que vous prenez car il nous est apparu, comme à vous du reste, qu’il était impossible de faire avec ces installations, une exploitation convenable [9] ». Les encouragements du Ministère de la Guerre et les demandes de soutien formulées auprès de la municipalité attestent de l’intérêt d’une telle installation.
Néanmoins, de nombreux points noirs apparaissent rapidement ; ainsi, plusieurs lettres de la Société France Aviation au maire, puis au président de l’aéroclub, témoignent de l’inadaptation des locaux pour la formation des pilotes. En juin 1926, le directeur signale au maire le mauvais état des hangars, consécutif à des intempéries [10]. Plus tard [11], il énumère l’ensemble des améliorations à apporter aux locaux loués par l’école. Outre leur inadaptation, il souligne l’insuffisance des lieux pour accueillir « un nombre d’élèves pouvant aller jusqu’à 50 élèves », même si l’école n’en compte alors que 20.
De même, les hangars sont insuffisants pour parquer les avions, à tel point que certains sont démontés et stockés dans un entrepôt situé près de la rue de la Chalouère [12] .
Un concours d’architecture pour une nouvelle école
Même non documentée, la décision de construire un nouveau bâtiment s’explique assez par la difficulté d’accès au terrain, si souvent incriminée, comme inversement, par le succès de l’école.
La Compagnie Française d’Aviation acquiert pour sa nouvelle implantation un terrain en bordure de la route nationale d’Avrillé. Ce projet s’inscrit parfaitement dans le cadre de la réflexion menée pour l’amélioration de la piste d’atterrissage.
Seuls les plans conservés documentent ce projet, dans la mesure où programme et devis n’ont pas été conservés dans les archives [13]. L’organisation d’un concours est attestée par les projets de Henry Jamard et d’Ernest Bricard.
La répartition bipartite en deux ailes indépendantes, de part et d’autre d’un porche central ouvert, la distribution similaire, le développement sur deux étages et le recours au toit-terrasse indiquent que les deux concurrents ont œuvré sur un même document-programme.
Variation sur un même thème
Comme il le pratique pour de nombreux projets, Henry Jamard (1879-1953) propose plusieurs variantes au programme de l’École d’aviation [14]. Parmi ces projets alternatifs, un seul est développé en plan [15]. Encadrant le porche central, deux tourelles d’escalier hors-œuvre sur la façade desservent tous les niveaux, du sous-sol à la terrasse d’un bâtiment au plan en U. L’accès à chacune des ailes se fait par le porche central ; là, un dégagement dessert les différentes pièces.
Le plan massé permet un développement en profondeur du bâtiment. L’aile nord abrite bureaux de la direction, salle d’étude et salle de conférence, l’aile sud le réfectoire. Le même principe distributif est reconduit à l’étage. Dans chaque aile, un vestibule ouvre sur les chambres des sous-officiers, les sanitaires et des dortoirs de 60 lits. Au niveau des terrasses, un observatoire occupe le sommet du porche, tandis que le sous-sol, en partie construit sur un vide sanitaire, est dévolu au stockage des provisions et du charbon, et dispose d’un garage. La tourelle d’escalier sud descend jusqu’à celui-ci. L’accès au sous-sol se fait par l’escalier de la tourelle sud ainsi que par un escalier situé dans la cuisine.
Une seule vue perspective correspond à ces plans. De grandes bais filantes éclairent chacun des niveaux, tandis que les tourelles d’escalier sont entièrement vitrées et les pignons aveugles.
Le traitement du soubassement strié de lignes sur toute la longueur, les baies longitudinales accentuent l’horizontalité de cette façade. Diplômé des Arts Décoratifs de Paris, Jamard connaissait manifestement les solutions prônées par l’architecture moderne.
Si ce projet s’avère le plus minimaliste dans son écriture, il n’est pas sans évoquer certaines réalisations d’architectes parisiens tel celles de Roux-Spitz notamment, caractérisées par leurs lignes sobres et l’importance accordée au vitrage.
Un plan-masse et une vue perspective offrent une autre variante. Le bâtiment se déploie sur toute la longueur, le porche central formant avant-corps s’apparente à un arc de triomphe accolé à la façade. Encadrant cette arche centrale, de hautes fenêtres désignent la présence des escaliers dans le porche. Au centre de chacune des ailes, sur la façade postérieure, une avancée à l’extrémité arrondie interrompt le rythme de cette longue façade.
Au lieu de baies horizontales filantes, l’architecte propose ici de les grouper par trois - solution moins radicale -.
Outre l’intérêt d’une option différente, le soin apporté au dessin du jardin sur ces documents révèle que ce dernier faisait partie intégrante du programme. Ainsi Jamard propose-t-il la création de longs bassins ponctués aux angles par des arbustes taillés en boule.
Dans une autre variante, l’architecte combine le porche saillant, lui-même rehaussé par des tourelles d’escalier de plan semi-circulaire. L’horizontalité est alors traitée autrement. Des balcons éclairés par une imposte filante se poursuivant en retour sur le porche.
Une autre famille de projets se dessine. Jamard décline les ouvertures filantes, porche saillant percé par une grande arche plein-cintre, ou rectangulaire dans une dernière famille de variantes. Sur une même élévation, il modifie la façade en variant le nombre et l’orientation des ouvertures. Sur l’une, il opte pour des baies filantes à chacun des niveaux et quatre petites ouvertures rectangulaires encadrant l’ouverture du porche ; sur l’autre il privilégie baies horizontales sur le porche, contrastant avec les travées marquées des façades.
Enfin, dans une proposition isolée, le rez-de-chaussée est formé de sept travées, le deuxième étage n’en comporte plus que quatre, et se prolonge par une terrasse ornée d’une pergola ; le porche termine le mouvement ascensionnel de cette composition en gradin. Malgré les qualités incontestables des projets de Jamard, ce dernier n’obtient pas le marché.
Le projet Bricard
C’est en effet Ernest Bricard (1876-1954), architecte départemental de 1921 à 1942, qui sera retenu pour édifier l’école de pilotage pour le compte de la Compagnie Française d’Aviation.
Son projet, l’un des plus ambitieux qu’il ait réalisé par sa géométrie et son rythme sévère, affirme sa puissance. Dès le début, Bricard reste fidèle au parti qu’il a défini, ce qui ne l’empêche pas de prévoir des extensions, ou des surélévations, permettant d’augmenter considérablement la capacité des dortoirs notamment. Compte tenu des dates figurant sur les plans de ces variantes (décembre 1938, mars 1939, 27 juin 1938, 16 septembre 1938), on peut penser qu’il s’agit déjà là d’une demande d’extension à peine le bâtiment livré. Un état des lieux rédigé par André Paris, directeur au moment de la mobilisation, permet d’effectuer une description précise des lieux.
Sur un terrain de 8 ha, la Compagnie Française d’Aviation fait construire un édifice de 1890 m2. Le bâtiment déploie sa façade, longue de 90 m, parallèlement à la route nationale d’Avrillé selon une orientation est-ouest. De part et d’autre d’un porche central saillant ouvert, les ailes forment des ressauts sur la façade arrière. Le porche, constitué d’une colonne escalier taillée en biseau, est surmonté d’une corniche ornée du sigle CFA. On y accède par un large emmarchement constitué de 8 degrés. Cet escalier central dessert uniquement l’observatoire situé sur les terrasses, bordées par une corniche profilée en aile d’avion.
Les larges baies impriment leur rythme à la façade de ce bâtiment long et mince, dont la profondeur n’excède pas 8m15 à certains endroits. Dans chacune des ailes, accessibles depuis le porche, un long couloir distribue les pièces abondamment éclairées par les fenêtres et les ouvertures de second jour pratiquées dans la cloison du couloir. Dans l’aile sud se succèdent le logement du gardien, les vestiaires, la salle à manger et les cuisines ; l’aile nord abrite le bureau du capitaine, la salle d’étude, la salle réservée aux pilotes, la salle de conférence, et enfin les bureaux de la direction et du conseil d’administration.
À chaque extrémité, une grande verrière inonde de lumière l’escalier. Les salles de douches et les toilettes ainsi que les chambres des sous-officiers occupent les pavillons. Le grand volume des dortoirs était cloisonné par du mobilier, comme l’atteste l’un des rares clichés intérieurs dont nous disposons [16] .
Le sous-sol, accessible de plain-pied depuis le pignon sud, l’est également par les deux escaliers partant de chaque pavillon. Outre le stockage des provisions et des combustibles, il renfermait la chaudière et quelques garages.
Le souci du détail
Le soin apporté au détail, la qualité des menuiseries, l’omniprésence du sigle CFA [17], le recours à des artistes talentueux pour réaliser les parties décoratives, prouvent s’il en était besoin les ambitions de prestige de la Compagnie Française d’Aviation.
Isidore Odorico (1893-1945), mosaïste devenu célèbre grâce au décor de la Maison bleue à Angers (1928), conçoit le motif ornant le porche central, comme l’ensemble des tapis de sol du rez-de-chaussée et des sanitaires. Le sigle CFA, aux lettres bleues entrelacées, se détache sur une cocarde enserrée par le motif du macaron des pilotes qu’entourent huit avions. Le mosaïste rennais déploie toute son inventivité dans la variété des motifs géométriques (chevrons, damiers, escaliers) et la richesse des gammes employées, bleu, ocre, brun.
À la gloire des pilotes, une statue d’aviateur tenant une hélice et brandissant le sigle de la Compagnie orne le porche central. Cette sculpture est l’œuvre de l’Angevin René Guilleux, auteur de nombreux décors architecturaux dans l’entre-deux-guerres à Angers. Ces ornements adoucissent l’austérité d’une architecture qui se veut imposante.
Construite en 1937-1938, l’école ouvre ses portes à la première promotion qui investit les lieux le 1er septembre de la même année. Élèves de la célèbre « Promotion Z » [18], Roland de la Poype, Jean Maridor, pour ne citer qu’eux, figurent parmi les héros de l’aviation française formés dans l’école de la Compagnie Française d’Aviation d’Angers.
À la fin de l’année 1939, l’école compte 120 élèves-pilotes, 79 sous-officiers et 140 hommes de troupes ; seuls les premiers logent dans l’école.
Les Allemands occupent l’édifice dès l’été 1940. Si leur projet d’infirmerie souterraine échoue, l’expropriation massive des terrains mitoyens permet en revanche l’extension des limites du champ d’aviation. En 1944, les bombes alliées destinées aux châteaux d’eau voisins touchent la CFA, endommageant le pavillon de l’aile nord et soufflant toutes les vitres ; le hangar métallique construit par les Allemands est détruit [19].
À l’issue du conflit, une somme de 44 millions de francs, vraisemblablement pour dommages de guerre, est allouée à la réfection du bâtiment et du hangar métallique. À la moitié du chantier, les travaux sont suspendus.
À la suite à des décisions ministérielles, la Compagnie Française d’Aviation cesse toute activité de formation des pilotes et délaisse le bâtiment...
Texte de Sandrine PROUTEAU, CAUE de Maine-et-Loire, extrait de la revue 303 Arts, Recherches et Créations n°88 - 3e trimestre 2005
Notes
1/ Lettre de Pierre Gasnier du Fresne au Maire, 9 juin 1913, Archives Municipales d’Angers (AMA) 80 M 2.
2/ Cette entreprise parisienne, dont le siège est à Boulogne-Billancourt, possède plusieurs centres d’entraînement et trois autres écoles de pilotage en France. L’entreprise change de nom à une date que nous ne pouvons préciser. Les premières correspondances mentionnent la Société France Aviation puis très rapidement apparaît le nom Compagnie Française d’Aviation.
3/ Sur le fonctionnement de l’école et la formation des élèves-pilotes, voir la biographie de Roland de la Poype préparée par Jean-Charles Stasi à paraître en 2006. [Ndrl 2010 : Roland de La Poype, Jean-Charles Stasi, L’épopée du Normandie-Niémen, éditions Perrin, 2007]
4/ Lettre de Gasnier du Fresne au maire, 9 décembre 1922, AMA 80 M 1.
5/ Lettre du général et directeur de l’Aéronautique Dumesnil au Maire, 13 mars 1923, Archives du Musée régional de l’Air.
6/ Ce terrain correspond à la portion n°1112 de la section A du cadastre d’Angers, AMA 80 M 2.
7/ Lettre de Monsieur Drouet, propriétaire d’un terrain mitoyen à celui de l’école, au Maire, 12 février 1925, AMA 80 M1.
8/ Délibération du Conseil Municipal du 21 juillet 1927.
9/ Lettre de Monsieur Morane, de France Aviation, à Pierre Gasnier du Fresne, 30 septembre 1927, Archives du Musée réginal de l’Air.
10/ Lettre du 25 juin 1926, AMA, 80 M 2.
11/ Lettre du directeur au président de l’Aéroclub, 21 juin 1928, Archives du Musée régional de l’Air.
12/ Cette information nous a été fournie par Monsieur André Orain, fils de Raymond Orain, directeur adjoint de l’école de pilotes de 1931 à 1940.
13 / Les dossiers d’archives relatifs à la Compagnie Française d’Aviation sont lacunaires, tant dans les fonds privés que publics. L’ensemble des correspondances de la Compagnie Française d’Aviation citées proviennent des Archives du Musée de l’Air de Marcé. Les Archives municipales de la ville d’Angers conservent les dossiers relatant la création et l’amélioration de la piste d’atterrissage, quant aux archives départementales de Maine-et-Loire, elles possèdent les plans élaborés par Henry Jamard et Enrnest Bricard. Il est vraisemblable que les Allemands aient supprimé les archives lors de l’occupation du bâtiment.
14/ À ce sujet, voir Sevak Sarkissian, « Le cas du 5 boulevard de Saumur à Angers », 303 n° 74, p.34-39.
15 / A.D. Maine-et-Loire, fonds Jamard 134 J 790.
16/ Voir les trois clichés provenant de la collection de Monsieur Morin.
17/ En lettres métalliques laquées rouge, il surmonte le porche central, il se fait de fer forgé doré à l’or au-dessus des portes extérieures de la façade ouest, il orne l’imposte vitrée de la porte nord, il est sculpté sur le porche, enfin il figure au centre du décor mosaïqué du porche.
18/ Au sujet de la « Promotion Z », Laurent Pierre, « Une bonne pépinière pour les FAFL : "la Promo Z" », Icare, n°1552, pp.115-125.
19/ Ndlr 2010 : Le hangar construit par les Allemands n’est pas détruit, voir Pierre Babin, Dernière mission pour By Golly, Bleu ciel éditions, 2009


























